L’exploitation animale est une question de société

 

(antispéciser cette intro !)

 

Nos sociétés sont fondées sur l’exploitation animale. Celle-ci forme système. Système social, système politique. Tout comme par exemple le patriarcat ou l’esclavage forment des structures sociales et politiques élaborées, l’exploitation animale implique un système organisé d’appropriation sociale des animaux et de leurs productions. Du simple fait qu’ils ne sont pas humains, ils sont des biens, des marchandises, acquérables soit par capture ou meurtre, soit par achat, échange ou don. Ce système d’appropriation et d’exploitation, système politique, nous l’appelons selon ses particularités : élevage, chasse, pêche, en tant que ce sont des pratiques définies socialement, encadrées juridiquement et défendues idéologiquement.
L’exploitation animale, comme toute autre forme d’exploitation, implique l’existence d’un système idéologique complexe qui vise à la rendre acceptable moralement : à la banaliser, à la justifier, à l’entériner, et enfin à empêcher sa remise en question. Cette idéologie, nous l’appelons spéciste. Le mot « spécisme » est calqué sur les mots « racisme » ou « sexisme », et désigne la discrimination arbitraire, injuste, fondée sur l’appartenance d’espèce d’un individu. Il s’agit d’une autre façon de nommer l’idéologie fondamentale de nos sociétés contemporaines : l’humanisme. Ce système, spéciste ou humaniste, est le système dans lequel nous baignons dès notre naissance, à tel point qu’il nous apparaît normal, naturel, évident, logique, sain.
Il a fallu attendre des travaux importants de philosophie morale, dans les années 1970, pour qu’on en vienne à le remettre en question. En 1975, Peter Singer publie Animal Liberation, où il explique que la notion d’égalité sur laquelle nos sociétés sont censées se fonder, ne peut logiquement être défendue comme s’appliquant aux seuls humains en excluant les autres animaux. Au contraire, elle ne peut qu’inclure l’ensemble des êtres sentients. L’égalité, précise-t-il, ne consiste pas en une description d’un état de fait, mais en une prescription de type moral : lorsqu’on dit par exemple que tous les humains sont égaux, on n’affirme pas qu’ils sont tous identiques, mais simplement qu’on doit tous les traiter de façon égale ou, comme le dit Singer, qu’on doit peser leurs différents intérêts sur une même balance, leur accorder autant de poids, indépendamment de la personne de qui ils sont les intérêts. De même, lorsque Singer affirme que « tous les animaux » sont égaux, il expose simplement que nous devrions prendre en considération leurs intérêts (à vivre et à vivre bien, à ne pas souffrir, etc.) au même titre que les nôtres propres. A la suite de Singer, de nombreux autres philosophes sont arrivés à des conclusions similaires : ne pas tenir compte des intérêts des autres animaux est injustifiable, et ils devraient se voir reconnus la protection de leur vie et de leur qualité de vie, se voir par exemple reconnus des droits fondamentaux.
Il s’agit là d’éthique universaliste : les notions d’égalité, de justice, etc. qui sont mobilisées par Singer et par bien d’autres (Tom Regan, Sapontzis, etc.) sont censées s’appliquer à tous et en toutes circonstances. En conséquence de quoi, il serait logique de se battre pour que ce fait soit reconnu : les discriminations dont sont victimes les animaux, du simple fait qu’ils ne sont pas humains (ou du fait qu’ils ne se voient pas reconnaître des qualités perçues comme essentiellement humaines, comme l’intelligence, la raison, l’abstraction, etc.) ne sont pas justifiables, ne sont pas justes, et doivent donc être abolies… de la même façon, et pour les mêmes raisons, que des discriminations intra-humaines (racistes, sexistes, etc.) ne sont pas défendables et doivent disparaître. Ces questions débordent les simples actes d’individus ; elles concernent l’organisation d’une société dans son ensemble et doivent être posées à un niveau collectif et non purement individuel.
Or, le mouvement animaliste actuel répugne à poser le problème de l’exploitation animale comme un problème politique, qui concerne chacun et doit s’imposer à chacun. Au vrai, cette répugnance s’adresse surtout au problème de la viande et des sous-produits animaux. Concernant la corrida, la fourrure, les combats de coq, les cirques, l’expérimentation, le gavage, les militants adoptent par contre spontanément une approche presque exclusivement politique, en lançant des campagnes sur le long terme, en ciblant des adversaires, en réclamant l’interdiction.
Lorsque nous parlons ici de « politique », précisons bien que nous ne parlons pas particulièrement de politique politicienne, des partis, des élections, des candidats. Suivant l’étymologie du mot, nous parlons de l’organisation de la cité (polis), de l’organisation de la vie collective, de la société : c’est-à-dire, des institutions, des rapports sociaux, des coutumes, des lois, de la culture, des idéologies, etc. Nous parlons des mouvements à développer pour changer notre structure sociale, pour aller vers un monde meilleur. Nous parlons de faire de la politique comme la font les syndicalistes, les féministes, etc., c’est-à-dire, les mouvements de contestation sociale. Bref, nous parlons d’analyser la complexité de ce que nous voulons voir disparaître, de réfléchir aux moyens à mettre en œuvre dans ce but et de réussir à nous organiser collectivement.

L’exploitation animale est massive, tellement massive qu’elle apparaît inconcevable : elle concerne des milliers de milliards d’animaux.
Il s’agit essentiellement d’animaux marins (poissons…), qui sont eux aussi hélas des animaux sentients, qui éprouvent plaisir et souffrance, joies et peines, peur, angoisse, terreur. Ils constituent plus de 98% de l’ensemble des animaux qui sont capturés ou élevés, puis tués, pour nous servir de matière première (nourriture humaine, « fourrage » animal).
La quasi-totalité des animaux exploités et opprimés restants sont constitués des animaux vertébrés terrestres tués eux aussi pour la boucherie : les « volailles », les vaches, les cochons, les lapins, sont tués en masse : ils sont 60 milliards à être massacrés chaque année pour nous servir de nourriture. Les autres animaux exploités, bien qu’encore extrêmement nombreux à souffrir, sont pourtant en comparaison en nombre dérisoire : en France sont par exemple sacrifiés à l’expérimentation animale quelques 1 à 3 millions d’animaux, quand 1 milliard 200 millions d’animaux vertébrés terrestres (dont 800 millions de poulets de chair) sont abattus pour leur viande, et sans doute plus de 100 milliards de poissons.
L’exploitation des animaux résulte aussi de la consommation des « sous-produits animaux » : les conditions d’exploitation pour produire des œufs ou des laitages sont les mêmes que pour produire des chairs, et les deux économies sont liées : les animaux qui produisent œufs ou laits sont menés à l’abattoir dès qu’ils voient leur productivité baisser. Mais le nombre d’animaux exploités pour ces « sous-produits » est lui aussi relativement faible en comparaison du nombre total d’animaux exploités et tués directement pour leur chair : en France sont tout de même concernées quelque 50 millions de poules pondeuses (auxquelles il faut rajouter autant de poussins mâles qui, ne pondant pas, sont exterminés à la naissance), et quelques dizaines de millions de vaches « à lait » (ainsi que des brebis, des chèvres, etc.).

Nous l’avons dit, nos sociétés se sont fondées sur l’exploitation animale, tant matériellement que idéologiquement. Matériellement, puisque historiquement, nous avons exploité aussi bien la force de travail des animaux (labour, trait, monte, chasse…) que leurs productions corporelles (leur chair, leur poils, leurs os ou dents, leur cuir ou peau, leurs petits, leurs œufs ou laits…). Dans le même temps, nous les avons aussi exploités identitairement et idéologiquement, en leur retirant toute importance et en nous octroyant par contraste une valeur censée être infinie. Notre puissance et notre domination à leur encontre nous ont permis de nous concevoir comme les maîtres du monde, les rois de l’univers ; comme des êtres supérieurs, ayant un droit à la vie inhérent à notre nature d’élection, et ayant par contre droit de vie ou de mort, d’us et abus, sur tous les autres êtres sentients. Nous avons pu développer une vision extrêmement valorisée de nous-même comme prédateurs, et même comme super-prédateurs. Nous nous voyons comme le couronnement de la création, trônant au sommet de la chaîne ou de la pyramide alimentaire, etc.

La consommation de viande (si l’on veut bien entendre par ce terme toutes chairs d’êtres sentients, donc également la chair des poissons) semble une pratique fondamentale de nos sociétés, extrêmement importante symboliquement et pratiquement. La viande trône au centre des repas et des conversations, et les populations tiennent à leur consommation des chairs des animaux comme à nulle autre forme d’alimentation, et mettent en œuvre des moyens considérables pour la défendre. C’est de toute évidence parce que la viande est une pratique cruciale qui fonde notre distinction en tant qu’humains (on n’est pas des bêtes !), que le problème de l’utilisation des animaux pour la boucherie n’a émergé que ces dernières décennies comme une problématique en soi, pour progressivement prendre toute l’importance qu’il a acquise ces dernières années. C’est parce que les enjeux matériels et identitaires sont extrêmement importants que le tabou sur la consommation de viande, qui touchait même les militants animalistes, n’a commencé à s’effriter que depuis quelques années.
C’est sans doute aussi pour cette raison que la remise en question de cette consommation de chairs animales peine à se développer comme une question politique, qui concerne l’organisation même de nos sociétés, et qui doit être résolue à l’échelle des sociétés elles-mêmes. De fait, la stratégie employée par les militants reste très souvent uniquement la promotion du végétarisme ou du véganisme. Est-ce la seule stratégie envisageable ? Est-ce vraiment la meilleure ?

Il est très important de réfléchir aux moyens que nous mettons en œuvre pour lutter contre ces pratiques de domination et d’exploitation à l’échelle de nos sociétés tout entières. C’est ce à quoi s’emploie cette brochure que vous tenez entre vos mains. N’oublions pas, justement, que c’est nous, et personne d’autre, qui tenons le destin des animaux entre nos mains.

 

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